La Permaculture: déconstruire l'imaginaire productiviste en agriculture
Par admin • 21 oct, 2009 • Catégorie: Approfondissement
L’idée de pratiquer une agriculture valorisant la complexité des écosystèmes productifs (ou agrosystèmes1) et privilégiant la permanence des différentes ressources nécessaires aux cultures (c’est à dire en minimisant les imports et les exports de matériaux de l’agrosystème) a germé simultanément sur plusieurs continents. Parmi les deux plus célèbres auteurs, on citera Masanobu Fukuoka au Japon et Bill Mollison en Australie (à qui l’on doit le terme de « permaculture », condensé de « permanent agriculture »). S’appuyant sur des expériences concrètes, leurs ouvrages ont permis de populariser le concept dans les pays du Nord. Il faut bien insister ici sur le fait que les travaux de ces agronomes sont une formalisation « moderne » de pratiques existant aux 4 coins du globe depuis des siècles, et encore en vigueur dans de nombreux pays du Sud.
Le champ cultivé, archétype de la productivité?
L’agrosystème emblématique de l’agriculture industrielle est le champ cultivé, avec son lot d’intrants (fumure, matière organique, produits fongicides, herbicides, insecticides, régulateurs de croissance…), sa symétrie et son uniformité. Pour le dire vite, l’image d’une agriculture productive, compétitive, c’est d’abord celle d’une armée de soldats-maïs qui marchent au garde-à-vous, en rang et pas une tête qui dépasse!

De nombreux agronomes cherchent à faire chuter cette représentation de son piédestal. Sur ce sujet, un livre intéressant et accessible est celui de Claude et Lydia Bourguignon, « Le sol », qui permet d’approcher l’agriculture (et la dynamique sol-plante en général) sous l’angle de la complexité. Ainsi ces auteurs dépeignent-ils l’agro-industrie comme une agriculture dont le but est de cultiver des plantes malades, c’est à dire des plantes qui seraient incapables de se développer dans un environnement sans engrais, ni produits « phytosanitaires »2… Pour ces auteurs, le but d’une l’agronomie respectueuse se doit d’être tout autre, c’est à dire de mettre en oeuvre une connaissance technique et biologique qui permette à des plantes de se développer en « bonne santé », sans l’aide permanente de tonnes de produits chimiques. Les termes d’agro-écologie, d’agrologie et d’agriculture naturelle sont souvent employés. Leurs significations diffèrent selon les auteurs et sont parfois proches de celle de « permaculture ».
La complexité des agrosystèmes comme clef de la permanence
Justement, la permaculture est une des formes d’agriculture dissidente qui prend à contre-pied le schéma du champ cultivé. Les agrosystèmes utilisés en permaculture cherchent à faire des interactions entre plantes, animaux et bactéries du sol, un socle stable et productif.
Oui, « productif », mais dans un sens radicalement différent. En permaculture, un agrosystème de type forestier, avec son lot d’interactions entre les différents règnes et les différentes strates qui le composent… et surtout avec son peu d’activité humaine nécessaire à son maintien, est un agrosystème plus productif que les hectares de monoculture de l’agriculture moderne.

Jardin en permaculture, on remarque l’importance accordé au « design » des lieux! L’utile est souvent joint à l’agréable en permaculture.
Ce que l’on peut trouver d’intéressant, même si l’on n’est pas un-e fondu-e d’agriculture, c’est cette réflexion sur le temps de travail. Un mensuel (de qualité) comme la Gazette des Jardins n’hésite pas, par exemple, à qualifier la permaculture de « jardinage du paresseux »… et développe dans ses pages de nombreuses aides techniques pour tou-te-s les paresseux-euses du monde, car cette économie de temps de travail ne ménage pas pour autant la réflexion et l’observation. Un-e bon-ne permaculteur-trice est d’abord une personne qui a pris un temps fou à observer comment les interactions se mettent en place et comment les valoriser au maximum!
Pour ce qui est de la notion de « permanence », on regrettera tout de même qu’en français ce terme évoque d’abord une situation où rien ne change, ce qui ne traduit pas la réalité des agrosystèmes en permaculture. Ce sont plutôt des systèmes à la recherche de « pérennité » (ce qui leur permet de durer sans détruire irrémédiablement les ressources essentielles) et de « stabilité » (ce qui permet de diminuer le temps de travail, par exemple en se dispensant du labour), notamment avec une limitation drastique des intrants extérieurs au système.
Mais alors, ce n’est qu’une « agriculture biologique » plus poussée?
Pour beaucoup de personnes, les ouvrages décrivant les théories à la base de la permaculture sont perçus comme extrêmement poussées et, du coup, peu réalisables concrètement. Sur la question de la limitation des intrants, la permaculture insistera lourdement sur la nécessité de produire sa fumure au sein même de l’agrosystème, ce qui signifie qu’il faille intégrer l’élevage au sein de l’exploitation. Cela peut demander un remaniement intégral d’un système de production, notamment lorsqu’il s’agit d’une ferme de grande taille.
Pour autant, la permaculture ne doit pas être vue comme une règle de fer… mais plutôt comme une réflexion générant l’innovation technique, parfois très astucieuse, notamment lorsque les structures sont à échelle humaine. L’image que je retiens de mes quelques expériences de travail chez des pratiquant-e-s de la permaculture, c’est celle des volailles se baladant en liberté dans un hectare de potager, en grignotant les parasites… et dont les fientes étaient ensuite récupérées pour l’amendement organique et azoté. Mieux encore, le poulailler, au sein duquel les poules et les oies dormaient la nuit, était couplé à une serre, séparée par un grillage, et dans laquelle poussaient les semis: la chaleur dégagée par la présence des animaux accélérant la germination et le développement des semis3.
Il y a parfois une obsession de la « permanence » dans des récits d’exploitants se lançant dans la permaculture. Cela me semble révélateur des visions holistes qui sclérosent certaines démarches d’écologie pratique. La bonne manière de prendre la théorie de la permaculture me semble plutôt d’envisager à long terme la perennité des agrosystèmes en remettant en cause les définitions modernes de la productivité. En procédant ainsi (et en se gardant bien de chausser des oeillères spiritualistes) on ouvre un champ de possibles (par exemple en terme d’innovations techniques ou d’organisation de la production) et l’on laisse place à la recherche de l’autonomie, liant le social à l’écologique, sans que l’un des domaines devienne une priorité par rapport à l’autre.
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Notes:
Mais qui pratique la permaculture aujourd’hui?
On peut dire que l’immense majorité des systèmes soutenables, minorant les intrants et valorisant les interactions complexes sont des systèmes associés aux agricultures traditionnelles du Sud. Ce sont des agrosystèmes hautement productifs, en général sur des petites surfaces, produisant une grande variété de ressources et donc la logique de production/consommation ne peut être qu’incompatible avec les schémas productivistes de masse employés au Nord4. Bien entendu, les paysan-ne-s du Sud ne se revendiquent pas de la pratique de la permaculture… qui est un terme forgé très récemment au Nord.

La célèbre association maïs/haricot (+cucurbitacées) est la base du système de la milpa en Amérique Centrale
Dans le Nord, justement, il y a deux types de mises en pratique liées à la permaculture:
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Soit c’est une application assez condensée, plutôt « amateur » (au sens noble du terme) et finalement employée dans des jardins potager ou condimentaires.
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Soit il s’agit d’utilisation à plus grande échelle, dans des systèmes visant l’autonomie alimentaire et la soutenabilité des exploitations agricoles. Comme toujours, les démarches sont diverses et peuvent souvent intégrer des visions assez spiritualistes de la nature, qui ne conviendront pas à tout le monde…
Ouvrages conseillés :
- « La Révolution d’un seul brin de paille » est l’introduction par excellence à la théorie de l’agriculture naturelle. Le livre de cet ancien microbiologistes japonais se lit très agréablement, sans nécessiter aucune connaissance agronomique sur la culture du riz… Son second bouquin, « L’agriculture naturelle » est à déconseiller, car il ne développe rien de bien nouveau et s’enferme dans la recherche d’un paradigme anti-scientifique un peu brumeux…
- « Permaculture », de Bill Mollison, en deux volumes, est un régal avec son grand format et ses nombreuses illustrations. Les deux bouquins présente les aspects pratiques de la permaculture, avec un fourmillement d’exemples. En revanche, les deux livres sont difficiles à trouver dans le commerce.
- De nombreux numéros de « La Gazette des Jardins » sont consacrés à la permaculture, surtout sous l’angle technique et avec beaucoup d’humour
- Le site de l’association « Le Sens de l’Humus », qui pratique la permaculture entre les Murs à Pêches de Montreuil, constitue un bon recueil de texte et de documents… et une passionnante mise en perspective des questions de lien social et des pratiques écolos!
1On utilise le terme d ’ « agrosystèmes » pour désigner tout écosystème producteur de ressources agricoles. Le champ cultivé n’étant pas le seul agrosystème, la permaculture étudie d’autres formes de production agricole:
- Les sytèmes agro-forestiers, où l’on cultive sur différents « étages », dans le même espace: par exemple des céréales sous des arbres. (En France il y a des expériences de blé sous peuplier par exemple)
- Le sylvo-pastoralisme, où l’on fait patûrer des bêtes dans une forêt, souvent moins dense qu’une « vraie » forêt.
- Les cultures associées de deux plantes ou plus, que l’on cultive au même moment dans un même espace et dont l’association est plus profitable que la culture séparée des deux plantes dans deux espaces différents.
- Souvent, à l’échelle d’une exploitation agricole, c’est un mélange de ces trois différents systèmes qui est utilisé… on voit bien à quel point la permaculture se révèle complexe au premier regard!
2Cette appellation « agrobusinessment correcte » pour les pesticides est tout un poème… Au Québec, les pesticides sont appelés « bio-cides » et au Brésil, « agro-quimìcos » (agro-chimiques) .
4En anglais, un article de la FAO sur le système milpa-solar au Mexique.